Réticence aux traitements : l’auto-stigmatisation

Dans cette série sur la réticence aux traitements, notamment médicamenteux, introduite précédemment ici, la première idée que je souhaite décortiquer est la peur de la pathologie mentale.
Il ne s’agit pas ici d’insinuer que toutes les personnes refusant un traitement relève de la situation décrite ici. Il s’agit d’analyser une expérience de pensée et, éventuellement, d’envisager qu’elle puisse concerner un cas que l’on connaît nous-même en tant que praticien, en tant que patient ou en tant que proche de patient. 
Derrière la réticence à prendre des traitements, il y a éventuellement la peur de souffrir de dépression, d’anxiété pathologique, de bipolarité, etc. bref d’être « malade mental ». J’utilise ici des guillemets car personne n’irait évidemment traiter quelqu’un de « malade cardiologique » suite à un infarctus cardiaque ou de « malade neurovasculaire » suite à un accident vasculaire cérébral1. Mais force est de constater qu’il reste une importante stigmatisation autour des pathologies psychiatriques. Je ne reviendrais pas sur l’aspect sociétal de cette stigmatisation, dont le « colloque singulier » qu’est la consultation médicale ne peut rien. Mais je souhaite plutôt m’attarder sur ce qui peut traverser l’esprit du patient.


Ce patient, qui choisit volontairement de consulter un médecin par rapport à des problématiques qui le font souffrir2 : perte d’énergie, perte de motivation, ruminations anxieuses, hallucinations auditives ou visuelles, perte d’appétit, insomnie ou hypersomnie, etc. Ce même patient qui a donc conscience de vivre une expérience inhabituelle (pour ne pas dire anormale), pour laquelle une demande d’aide est légitime. Et pourtant, le moment venu de détailler les possibilités offertes par le médecin, si ce dernier considère que la situation nécessite une thérapie médicamenteuse, ce même patient pourra présenter une réticence. Une partie de celle-ci peut être liée à un raisonnement d’allure logique : « je prends des médicaments DONC j’ai besoin des médicaments DONC je confirme le diagnostic DONC je dois accepter cette nouvelle part de mon identité ». Et a fortiori dans le champ psychiatrique, cette dernière affirmation peut créer de la résistance et se répercuter sur les affirmations précédentes. 


Cette situation est déjà largement décrite dans la littérature scientifique à travers le terme self-stigma (Corrigan & Watson, 2002), ou auto-stigmatisation en bon français, un phénomène impactant jusqu’à 40% des patients selon les pathologies psychiatriques concernées. 


Dans le cas décrit ici, il apparaît que la réticence à accepter d’être malade entrave le déroulement des soins. La première personne qui en pâtit est le patient. Et cela car au-delà de la stigmatisation des troubles mentaux dans la société, cette stigmatisation a aussi une place dans l’esprit du patient. Je n’ai pas la prétention de savoir quoi faire dans cette situation, de savoir comment convaincre le patient. Force est pourtant de constater que c’est une barrière à traverser pour poursuivre le parcours de soin. La littérature scientifique s’est penchée sur ce genre de situation et propose quelques pistes avec cependant des résultats mitigés ou encore très incomplets : 

Au total, derrière une réticence à la prise de traitements peut se cacher de l’auto-stigmatisation. La nécessité et l’acceptation de la thérapie implique de se reconnaître comme porteur d’une identité stigmatisée, par la société mais surtout par soi-même. Cette « menace identitaire » peut sous-tendre une part de la réticence et est à prendre en compte.

  1. Mettre en avant cette distinction n’a, semble-t-il, que peu d’effets bénéfiques chez les patients (https://doi.org/10.1016/j.socscimed.2013.07.017) ↩︎
  2. La « conscience des troubles » est une nuance importante par rapport à d’autres situations où le patient n’a pas forcément conscience de ses difficultés, situation sur laquelle nous reviendrons dans un futur billet de cette série. ↩︎

À propos

Interne en psychiatrie à Paris et docteur en neurosciences, je navigue entre l’hôpital et le laboratoire — deux endroits où les questions sur le cerveau et la souffrance psychique prennent des formes très différentes. L’objectif final est toujours de soigner : à l’hôpital de le faire au mieux de nos connaissances, et au laboratoire de repousser les limites de ces connaissances. Toujours dans cet objectif, ce site est un espace pour partager, explorer et réfléchir.