Du travail & du loisir, du temps que l’on dépense & du sens des mots

On me reproche souvent de trop travailler. Que ce soit des amis qui s’inquiètent pour moi, ou des random persons avec qui je discute au détour d’un verre lors d’une soirée, racontant nos vies respectives. Mais est-ce réellement le fond de la remarque ? Je ne suis souvent pas d’accord avec cette affirmation. Souvent, parce qu’évidemment, certaines périodes de ma vie ont été « trop travaillé » : la fin de ma thèse de sciences, ou l’externat de médecine, par exemple. Mais même pendant ma thèse, je passais certains week-ends à « travailler » selon certains, à m’amuser selon moi. Alors comment expliquer cette discordance, pour quelque chose d’aussi évident que le « travail » ?

Comment ai-je dépensé mon temps ces derniers… temps ? Je suis interne en psychiatrie, et travaille à temps plein à l’hôpital dans un service d’hospitalisation de psychiatrie générale, appelons cela (1). Je suis chercheur, docteur en neurosciences fondamentales mais avec des intérêts qui vont de la pédagogie médicale aux pathologies psychiatriques. Je mène et développe ,en ce sens, des projets de recherche, appelons cela (2). Je suis sportif, j’apprécie aller faire de l’escalade de bloc, aller courir, aller nager ou pédaler. Appelons cela (3). J’aime beaucoup lire, de la fiction fantastique à la philosophie, j’aime passer du temps avec mes amis, et je m’investis dans des activités syndicales et dans la défense des droits de mes collègues internes. N’appelons cela rien du tout, les 3 premiers exemples suffiront à développer ma pensée.
Je pense que nous serons tous d’accord pour accorder à (1) la valence travail (T), et que (3) correspondra à du loisir (L). Essayons d’étudier les caractéristiques de ces attributions, pour peut-être mieux toucher du doigt les nuances du (2). Je ne répondrais pas simplement que la recherche est du travail parce que c’est le métier des chercheurs, puisque le sport est également le métier des sportifs, et que de façon évidente ça n’en fait pas un métier aux yeux de tous.

L’internat est un travail. Je suis salarié de la fonction publique hospitalière, et rémunéré à ce titre. Je dois un certain nombre de demi-journée de présence à l’hôpital, je participe à la continuité des soins. J’ai des droits et des devoirs, des responsabilités. J’apporte quelque chose à la société à travers mes efforts, en l’occurrence : j’apporte du soin aux personnes qui en ont le besoin. Par ailleurs, j’y trouve un certain plaisir, un intérêt personnel : c’est agréable de soigner, de réussir à aider, et c’est également très stimulant intellectuellement.
Voilà donc quelques caractéristiques : la rémunération, le devoir de présence et d’investissement, les responsabilités, l’intérêt personnel, l’apport à la société. A ce stade, séparer ceux qui sont nécessaires, de ceux qui sont suffisants, de ceux qui sont accessoires n’est pas évident. Penchons nous vers le (3).

Le sport est un loisir. Pour moi c’est d’abord un plaisir, un moyen d’être heureux, ce que je suis quand je grimpe ou quand je cours. C’est aussi une façon d’améliorer ma santé physique, de me muscler, d’avoir une meilleure endurance ou de meilleures performances. On pourrait voir ça comme une rémunération, mais il n’est pas encore possible d’acheter quoique ce soit en courant vite malheureusement. Cela reste donc du domaine de l’intérêt personnel. Personne ne me force à faire mes séances, ce n’est en aucun cas une obligation. L’on pourrait arguer d’un apport à la société, mais plutôt à une très grande échelle, je ne vois pas comment justifier cela pour une seule personne.
Les caractéristiques du loisir semblent donc peu nombreuses : principalement l’intérêt personnel.

Quels sont donc les caractéristiques du (2), du temps que je passe sur mes projets personnels de recherche ? En réfléchissant, en recueillant des données, en les analysant, et en les publiant je participe évidemment au développement du corpus de connaissances biomédicales. Cela me semble être du ressort de l’apport à la société. Je ne suis évidemment pas rémunéré, pour plusieurs raisons mais principalement parce qu’un interne ne possède pas le statut légal lui permettant d’être chercheur en parallèle. Aucun devoir, aucune obligation de mener ces projets. N’est-ce pas une responsabilité pour autant ? C’est une question intéressante, devrions-nous réaliser quelque chose qui peut améliorer l’état de la société si c’est en notre pouvoir ? Jusqu’à quel point ? Pas le point de ce texte cependant, pour la simplicité je répondrais pas la négative à la première interrogation. Enfin, de façon évidente, j’ai un intérêt personnel à ces recherches : la stimulation intellectuelle ; le plaisir de réussir à développer une pensée, de chercher, de trouver, de découvrir ; le petit boost d’ego quand on réussit à débug’ des lignes de codes qui ont fait sué, quand on réussit à faire publier un article.
Les caractéristiques de (2) semblent donc être l’intérêt personnel et l’apport à la société.

Où cette analyse nous laisse-t-elle ? Le (T) et le (L) se différencient principalement par l’existence d’une rémunération, de responsabilités et éventuellement d’un apport à la société pour le (T) tandis que le (L) semble se concentrer principalement sur l’intérêt personnel. Pour rappel, le (3) présentait comme caractéristiques l’intérêt personnel et l’apport à la société, mélangeant donc les points primaires du (T) et du (L). Considérer le (3) comme du (T) plutôt que du (L) revient donc, a priori, à accorder une valence plus importante à l’aspect sociétal qu’à l’intérêt personnel.
Est-ce pour autant aussi simple ? Je pense qu’il y a aussi une vision négative associée au (T) lors de la remarque “tu travailles trop”, une vision qui supposerait peut-être un effet négatif sur la personne que le (L) ne comprendrai pas. Ce n’est pas forcément lié aux effets bénéfiques du sport sur le corps, puisque l’on considérerait tout autant que jouer aux échecs est un (L) (sauf pour les joueurs professionnels …). Je pense que cette valence négative est liée à une prise de conscience large de certaines pathologies telle que le burn-out professionnel et de l’importance de ménager des temps personnels pour maintenir une hygiène de vie correcte. Voyant mal comment la rémunération ou l’apport sociétal peut être source de charge mentale menant à un burn-out, mon hypothèse est que la caractéristique principale du (T) est la part de responsabilité. C’est l’absence de responsabilité, l’absence du devoir, du “devoir faire”, qui fait du sport un(L), du loisir un (L). D’ailleurs, la première plainte d’une journée n’est-elle pas celle de “devoir se lever pour aller travailler” ?

Ainsi, si j’essayais de répondre à l’interrogation première après ces quelques paragraphes, je dirais que le (3) n’est pas du travail, et que cette mauvaise conception vient de deux choses : considérer l’apport sociétal de façon plus importante que l’intérêt personnel, et s’inquiéter de la présence de responsabilités, par ailleurs inexistantes.

À propos

Interne en psychiatrie à Paris et docteur en neurosciences, je navigue entre l’hôpital et le laboratoire — deux endroits où les questions sur le cerveau et la souffrance psychique prennent des formes très différentes. L’objectif final est toujours de soigner : à l’hôpital de le faire au mieux de nos connaissances, et au laboratoire de repousser les limites de ces connaissances. Toujours dans cet objectif, ce site est un espace pour partager, explorer et réfléchir.